La fin du triple A américain: quelles conséquences?

11 Août 2011 , Rédigé par Europe écologie les Verts bigoudens Publié dans #Economie


La fin du triple A américain: quelles conséquences?
Par Pascal Canfin, député européen EELV
07/08/2011

Pour tenter d’analyser les conséquences de la décision de Standard and Poor’s de dégrader la note américaine, il faut s’intéresser aux principaux prêteurs de l’économie américaine, à savoir la Chine et le Japon, puis la banque centrale américaine (la réserve fédérale), puis les épargnants américains.

La Chine et le Japon n’ont rien à gagner à un effondrement du dollar et à une stagnation longue de l’économie américaine. Cela signifierait que les réserves dont ces pays disposent en dollars perdraient une partie importante de leur valeur, et que leurs exportations vers les États-Unis diminueraient, déclenchant potentiellement des problèmes sociaux, en Chine notamment. La Chine, qui est le premier pays prêteur, pourrait donc continuer à acheter à bas prix des obligations américaines tout en mettant la pression pour que les États-Unis mettent en place de nouvelles politiques pour diminuer leur déficit public. Et continuer à diversifier progressivement ses achats comme elle a commencé à le faire depuis quelques années en se tournant davantage vers les obligations allemandes ou vers celles émises par le “mécanisme européen de stabilité”, renforcé par l’accord européen récent. La conséquence pour nous pourrait être une augmentation de l’euro et une baisse des taux d’intérêt de la dette allemande. Cela signifie que l’écart entre les taux allemands et les autres taux européens (ce qu’on appelle le spread dans le jargon financier) risque d’augmenter. Et avec lui la perception de l’écart de risque entre l’Allemagne et les autres pays européens comme l’Italie ou l’Espagne, aggravant ainsi de manière totalement artificielle la tension dans la zone euro.

Les États-Unis alimentent la financiarisation de l’économie

Avec la Chine et le Japon, l’autre grand détenteur de dettes américaines est la banque centrale US elle-même. La réserve fédérale pourrait toujours continuer à acheter de la nouvelle dette émise par l’Etat. Depuis deux ans, la réserve fédérale a déjà acheté pour 2000 milliards de dollars de dette US (les fameux programme dits de quantitative easing QE1 et QE2).  Certains aux États-Unis parlent d’un QE3. Comment ça marche? Pour financer son déficit l’Etat émet des nouvelles obligations. Pour vendre ses titres et récupérer ainsi de l’argent frais, il fait appel aux banques, qui placent la dette sur le marché. Les banques disposent de deux types de ressources : leurs fonds propres et l’épargne des américains (ménages et entreprises). Leurs fonds propres sont beaucoup trop insuffisants pour être à la hauteur des masses financières en jeu. Et le taux d’épargne des ménages américains est très faible puisqu’ils sont eux-mêmes surendettés, en raison notamment d’une politique de revenus incroyablement inégalitaire qui fait que la quasi totalité de la richesse créée depuis 20 ans aux Etats-Unis est captée par les plus aisés. Or, là où il existe une épargne aux Etats-Unis c’est à dire chez les très riches et dans les grandes entreprises, ceux-ci préfèrent utiliser des produits financiers plus complexes mais plus rémunérateurs que des bons du Trésor. Du coup, il n’y a pas vraiment de demande pour de nouveaux bons du Trésor. Résultat, c’est la banque centrale qui crée des dollars pour acheter les nouvelles obligations. Parallèlement la banque centrale achète des obligations déjà émises et émet donc des dollars en échange. Ceux-ci se retrouvent dans les réserves chinoises (et japonaises notamment) et dans les comptes des banques. Comme ces réserves n’ont, comme leur nom l’indique, pas vocation à être investies dans l’économie réelle, il ne se passe rien. Quant aux banques, elles préfèrent placer ces dollars sur les marchés financiers en alimentant la spéculation sur les matières premières par exemple, plutôt que de les transformer en crédits à l’économie américaine. Résultat: ces nouveaux dollars alimentent plus la financiarisation de l’économie et les bonus des traders que l’économie réelle et les porte-monnaie des plus pauvres. Il y a donc fort à parier qu’un nouveau programme QE3 ne changerait rien au problème, voire continuer à l’aggraver.

Quelles conséquences tirer de cette analyse, tant pour l’Europe que pour les États-Unis? 

J’en vois deux principales. La première est l’augmentation des impôts des plus riches. C’est précisément ce qu’Obama voulait faire et ce qu’il ne peut pas imposer faute de majorité politique. Il est d’ailleurs remarquable que tant la Chine que les agences de notation aient critiqué le plan budgétaire américain issu du compromis avec les Républicains la semaine passée, en disant qu’il ne contenait pas assez d’augmentation d’impôts. Sur ce plan, le point de blocage majeur est le Tea party, l’extrême-droite ultra libérale, soutenu bien sûr par une partie de la classe dominante. En Europe, c’est plutôt l’absurde concurrence fiscale que se livrent les États et l’idéologie libérale de la droite au pouvoir qui empêche d’augmenter les impôts des plus riches et des gagnants de la mondialisation (entreprises comme ménages).

La deuxième conséquence est la nécessité de repenser les canaux de transmission de la politique monétaire, qui sont aujourd’hui capturés par les banques. Il est en effet absurde que l’action de la Réserve fédérale soit entravée par le fait qu’elle ne puisse que prêter des dollars à des banques qui vont les détourner de l’économie réelle, alimenter la sphère financière, puis faire de gros profits (et faire prendre de gros risques à tout le système) sur lesquels elles vont en plus payer peu d’impôts… Il faut donc changer ces règles, ce qui relève encore du tabou, aux États-Unis comme en Europe. D’une part, il faut faire en sorte que les banques paient beaucoup plus chers les dollars (ou les euros) obtenus de la banque centrale si ceux-ci ne sont pas investis dans l’économie réelle (de façon à annuler l’incitation à alimenter la spéculation financière). D’autre part, il faut créer des mécanismes de transmission directe entre la banque centrale et un pôle financier directement chargé de financer les investissements utiles socialement et écologiquement. Dotés d’un accès privilégié au financement, ce pôle financier pourra prêter à des taux faibles, ce qui accroit la rentabilité économique de ces investissements utiles. En Europe, ce bras armé peut être la Banque européenne d’investissement.

Faute de telles décisions, la crise va très certainement s’approfondir. Il est plus que temps de sortir des dogmes du passé, et faire confiance à ces solutions.

Ce post est tiré du blog de Pascal Canfin sur Libération.

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